Diamant Bytyçi
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Conversations avec

Diamant Versatile : l'émotion avant la fonction

AOÛT 04 2026 | par THE OBLIST
Fondé par Diamant Bytyçi, Diamant Versatile crée un mobilier collectible où l'atmosphère précède la forme. De Confluence à Solum, ses pièces explorent la proportion, le silence, et la confiance discrète des objets faits pour durer. Dans cet entretien, il évoque les émotions, les matériaux et les rituels qui fondent son langage.
AOÛT 04 2026 | par THE OBLIST

Qu'est-ce qui vous a d'abord attiré vers l'art et le design ? Y a-t-il eu un moment décisif qui a tracé votre chemin ?

Je ne crois pas qu'il y ait eu un moment unique qui m'ait conduit vers le design. Avec le recul, cela ressemble davantage à une progression discrète — quelque chose qui était toujours là, attendant de devenir plus clair. J'ai toujours été attiré par l'atmosphère avant les objets, par l'émotion avant la fonction. Déjà jeune, je m'observais à regarder comment la lumière entrait dans une pièce, comment les matériaux vieillissaient, ou comment certains espaces pouvaient évoquer des émotions sans rien dire. Cette sensibilité a façonné ma façon de comprendre le monde. Une part vient de mon père. Pas par des conseils ou des conversations, mais par sa présence et sa manière de regarder les choses. Il avait une sensibilité discrète qui m'a influencé plus que je ne le réalisais alors. Je pense que c'est là que mon goût pour la proportion, le silence et la présence émotionnelle a vraiment commencé. En grandissant, l'architecture est devenue ma première langue. Elle m'a appris que l'espace peut communiquer avec la même intensité que la musique ou la littérature. À la même époque, j'ai découvert l'art contemporain, et un artiste en particulier a profondément déplacé mon regard : Marcel Duchamp. Duchamp a remis en question l'idée traditionnelle de ce qu'un objet pouvait être. Il a montré que le sens pouvait naître simplement d'un changement de contexte. Ce fut une révélation. Pourtant, tandis qu'il questionnait l'objet intellectuellement, mon propre chemin a progressivement pris une autre direction. Je me suis intéressé à ce qu'un objet pouvait nous faire ressentir, plutôt qu'à ce qu'il pouvait prouver. L'émotion, la mémoire et la matérialité sont devenues plus importantes pour moi que le concept seul. À dix-sept ans, j'ai eu l'opportunité de participer à un projet d'installation sonore. Nous avons enregistré des fragments du quotidien — voix, pas, bruits de rue — et les avons transformés en une composition musicale immersive. Ce fut ma première rencontre avec l'idée qu'une atmosphère peut exister sans forme physique. Cette expérience résonne encore dans ma façon de concevoir aujourd'hui. Avant de créer un objet, j'imagine souvent l'émotion qu'il devrait évoquer. Il n'y a jamais eu un événement décisif. Mon langage s'est construit par l'observation, la curiosité, l'expérimentation, et le désir durable de comprendre pourquoi certains lieux et certains objets restent en nous longtemps après qu'on les a quittés.

Pouvez-vous nous parler de votre processus créatif ? Comment une idée prend-elle forme, de l'étincelle initiale à la pièce achevée ?

Chaque projet commence bien avant le premier croquis. En général, il naît d'une émotion qui refuse de me quitter. Parfois c'est une proportion remarquée en voyage, parfois un matériau, une conversation, une architecture, ou simplement une atmosphère qui reste en moi. Je m'assois rarement avec l'intention de dessiner quelque chose. Je laisse plutôt les idées mûrir jusqu'à ce qu'elles révèlent leur propre direction. Je passe beaucoup de temps à observer. L'observation est, je crois, l'une des parts les plus importantes du processus créatif. Avant de penser fonction ou construction, je me demande ce que je veux que quelqu'un ressente face à l'objet. Cette intention émotionnelle devient le fondement de chaque décision. Le croquis n'est que le début. Une fois l'idée sur le papier, le dialogue avec les matériaux commence. Je teste sans cesse proportions, volumes et textures jusqu'à atteindre un équilibre qui semble inévitable plutôt que conçu. Le toucher compte autant. Les matériaux ont leur propre caractère, et j'essaie de les comprendre avant de leur demander de devenir autre chose. Une surface, son poids, ses imperfections, ou la façon dont elle reflète la lumière influencent souvent le design final plus que le dessin d'origine. Mon processus n'est pas linéaire. Certains projets évoluent vite ; d'autres restent inachevés des mois avant de s'éclaircir soudain. J'ai appris à ne pas précipiter cette incertitude. Souvent, les idées les plus fortes naissent précisément parce qu'on leur a laissé le temps. En fin de compte, je veux que chaque pièce préserve l'émotion du tout début. Si cette première intuition est encore présente dans l'objet fini, alors je sais que le design est resté honnête.

Les matériaux racontent souvent leurs propres histoires. Comment les choisissez-vous, et quel dialogue instaurent-ils dans votre travail ?

Je n'ai jamais considéré les matériaux comme de simples outils pour exécuter une idée. Pour moi, ils font partie du récit dès le début. Chaque matériau a son caractère, son rythme, et même son silence. Certains sont calmes et rassurants ; d'autres portent une tension ou une force. Choisir un matériau n'est donc jamais une décision purement esthétique. C'est une décision émotionnelle. Je commence souvent par toucher les matériaux avant d'imaginer ce qu'ils pourraient devenir. La façon dont le métal reflète la lumière, la chaleur du bois, la douceur du textile ou l'honnêteté de la pierre naturelle influencent la direction d'un projet. Ces qualités ne se séparent pas de l'objet. Plutôt que de forcer les matériaux dans des formes prédéterminées, je préfère écouter ce qu'ils suggèrent naturellement. Le bon design naît du dialogue, pas du contrôle. Le matériau révèle des possibilités que je n'aurais peut-être jamais envisagées au départ. Cette sensibilité est devenue de plus en plus centrale dans mon travail récent, surtout à mesure que j'explore de nouvelles collaborations et d'autres langages matériels. Travailler le textile, le métal et les surfaces naturelles a élargi le vocabulaire émotionnel de mes designs sans changer leur identité. Au fond, ce sont les matériaux qui donnent à un objet sa mémoire. Longtemps après que la forme a été comprise, c'est souvent la texture sous la main, le mouvement de la lumière sur une surface, ou l'honnêteté discrète d'un matériau que l'on continue de se souvenir.

Comment votre style ou votre approche ont-ils évolué au fil des années ? Y a-t-il eu des moments charnières dans votre parcours ?

Je ne pense pas que mon travail ait évolué par des ruptures spectaculaires. Il a évolué par affinement. Au début, j'étais porté par l'instinct. Chaque nouvelle idée excitait simplement parce qu'elle était nouvelle. Avec le temps, la permanence m'a intéressé bien plus que la nouveauté. Je ne me demande plus comment faire ressortir un objet ; je me demande s'il sera encore pertinent dans dix ou vingt ans. Le voyage a joué un rôle important. Découvrir des villes, des cultures et des langages architecturaux différents m'a appris à observer plutôt qu'à imiter. Qu'il s'agisse d'une rue calme à Paris, d'intérieurs modernistes italiens ou d'une pièce vintage oubliée, j'ai compris que le design intemporel demande rarement l'attention. Il possède une confiance discrète. Je suis aussi devenu plus à l'aise avec la retenue. Plus tôt dans ma carrière, je croyais parfois que la complexité renforçait un objet. Aujourd'hui, je découvre souvent le contraire. Retirer une seule ligne inutile peut transformer tout l'équilibre d'une pièce. Cette façon de penser est devenue centrale. Chaque courbe, chaque proportion, chaque matériau doit avoir une raison d'exister. Si quelque chose n'apporte rien à la clarté émotionnelle de l'objet, il n'a simplement pas sa place. Peut-être que la plus grande évolution a été intérieure plutôt qu'esthétique. J'ai appris à faire confiance à l'intuition plus qu'aux tendances. Le design change inévitablement avec le temps, mais l'authenticité reste constante. À mesure que j'évolue comme personne, mon travail suit naturellement le même chemin.

Votre travail joue souvent entre expression personnelle et attentes extérieures. Comment naviguez-vous cette ligne ?

Je n'ai jamais cru que collaboration et expression personnelle soient opposées. En réalité, certains des projets les plus riches naissent du dialogue. Chaque design part d'un lieu profondément personnel. Il reflète ma façon de voir la proportion, la matière et l'émotion. Cette fondation, je la protège soigneusement, car c'est elle qui donne son identité à chaque pièce. En même temps, j'aime vraiment écouter. Qu'il s'agisse d'un client privé, d'une galerie, d'un artisan ou d'un partenaire créatif, chaque conversation apporte des perspectives que je n'aurais peut-être pas trouvées seul. Le défi, c'est de distinguer l'adaptation du compromis. Je suis toujours ouvert à affiner une idée, à explorer d'autres matériaux ou à répondre à un contexte précis, mais je ne veux jamais perdre l'intention émotionnelle qui a fait naître le projet. Pour moi, le design est une conversation plutôt qu'une déclaration. Il doit laisser de la place à l'interprétation. Une fois qu'un objet entre dans une maison, il devient partie de l'histoire de quelqu'un d'autre, pas seulement de la mienne. Cet équilibre entre autorité et ouverture, je continue de le défendre. Les pièces les plus fortes portent une identité claire tout en restant assez généreuses pour être vécues de bien des manières.

« J'ai toujours été attiré par l'atmosphère avant les objets, par l'émotion avant la fonction. »

— Diamant Bytyçi

Quel rôle l'art et le design jouent-ils dans un monde qui change si vite ? Ont-ils, selon vous, une responsabilité face aux enjeux contemporains ?

Nous vivons dans une culture qui encourage la consommation permanente. Les objets apparaissent vite, disparaissent aussi vite, et sont souvent remplacés avant d'avoir eu le temps de devenir significatifs. Je me retrouve à aller dans la direction opposée. Je crois que le design a la responsabilité de créer de la permanence plutôt que de l'urgence. Pas en suivant les tendances, mais en offrant quelque chose que l'on choisit de garder, de réparer, et finalement de transmettre. Le design collectible occupe une place unique dans cette philosophie. Il existe quelque part entre l'art et la fonction. Une pièce peut servir un usage pratique, tout en portant mémoire, savoir-faire et valeur émotionnelle. Cette combinaison lui donne le potentiel de rester pertinente longtemps après que les modes ont changé. Pour moi, la durabilité est inséparable de la longévité. L'objet le plus durable est souvent celui que l'on ne veut jamais remplacer. Je crois aussi que le bon design a le pouvoir de nous ralentir. Dans un monde saturé de bruit, il y a quelque chose de profondément précieux dans un objet qui invite discrètement à la contemplation plutôt qu'à l'attention forcée. Si mon travail peut créer des moments de calme, encourager un lien plus profond avec les matériaux et le savoir-faire, ou simplement faire vivre l'espace autrement, alors je sens qu'il a rempli son rôle. Le design n'a pas toujours besoin de fournir des réponses. Parfois, sa plus grande contribution est simplement de nous apprendre à regarder plus attentivement.

Y a-t-il une pièce, une collection ou un projet qui occupe une place particulière pour vous ? Qu'est-ce qui le rend si important ?

Chaque projet représente un chapitre différent de mon parcours, mais si je devais en choisir deux qui définissent mon langage aujourd'hui, ce seraient Confluence et Solum. Bien que visuellement différentes, elles partagent la même philosophie. Toutes deux explorent le rapport entre architecture et émotion, entre structure et douceur, précision et intimité. Il s'agit moins de faire une déclaration que de créer une présence durable. Confluence a été un tournant. C'est le moment où j'ai cessé de penser le mobilier comme des objets isolés pour voir chaque pièce comme partie d'un paysage architectural plus large. Chaque ligne a été ramenée à l'essentiel, laissant matériaux et proportions parler d'eux-mêmes. Solum, elle, est presque méditative. Elle porte un poids discret qui reflète la direction de mon travail aujourd'hui. Très peu d'excès. Chaque détail existe parce qu'il a un rôle. Cette retenue laisse l'émotion émerger naturellement, sans l'imposer. Ce qui rend ces collections particulièrement importantes, c'est qu'elles n'ont pas été créées pour suivre un marché ou une tendance. Elles sont nées d'un besoin personnel d'exprimer quelque chose d'honnête sur la façon dont je comprends la beauté aujourd'hui. J'espère qu'on s'en souviendra non parce qu'elles sont reconnaissables, mais parce qu'elles font ressentir quelque chose longtemps après la première impression.

Où puisez-vous votre inspiration ? Y a-t-il des rituels, des lieux ou des personnes qui nourrissent sans cesse votre créativité ?

L'inspiration arrive rarement quand je la cherche activement. Plus souvent, elle apparaît par surprise — dans un bâtiment, en voyage, par une conversation, ou en tenant un objet qui porte les marques du temps. Le voyage est devenu l'une de mes plus grandes sources d'inspiration. Chaque ville a son rythme, son rapport à la lumière, à la proportion et au savoir-faire. J'aime marcher sans destination, observer les façades, les intérieurs oubliés, les petites galeries et les ateliers indépendants. Ces moments laissent souvent une empreinte plus profonde que les monuments célèbres. L'architecture reste l'une de mes influences les plus fortes parce qu'elle enseigne la patience. La grande architecture n'est jamais seulement une apparence ; c'est une atmosphère, un mouvement, une façon d'habiter l'espace. Cette pensée trouve naturellement sa place dans mon mobilier. J'ai aussi développé une profonde affection pour le vintage. J'aime découvrir des pièces qui ont vécu avant de m'atteindre. Elles me rappellent que la vraie beauté mûrit avec le temps plutôt que de s'effacer à cause de lui. Les marques d'usage, les imperfections subtiles et le savoir-faire derrière elles racontent des histoires que les objets neufs n'ont pas encore. La musique accompagne aussi une grande part de mon processus. Parfois elle crée un paysage émotionnel avant même le premier trait. Et puis il y a les rituels plus discrets. Un café le matin, une cigarette face à un croquis inachevé, ou simplement du temps seul avec les matériaux. Ces pauses sont souvent le moment où les idées s'éclaircissent. J'ai compris que l'inspiration n'est pas quelque chose d'extraordinaire. Elle naît d'une attention précise aux moments ordinaires que la plupart des gens passent simplement.

Qu'est-ce qui vous enthousiasme le plus pour l'avenir ? De nouvelles idées, collaborations ou médiums que vous avez hâte d'explorer ?

Ce qui m'enthousiasme le plus, ce n'est pas l'idée de créer plus d'objets. C'est la possibilité d'en créer de meilleurs. À mesure que ma pratique évolue, je m'intéresse de plus en plus à la profondeur plutôt qu'à la quantité. Je veux que chaque nouvelle collection représente un vrai progrès — pas seulement en termes de design, mais aussi dans la façon dont elle communique l'émotion, le savoir-faire et la permanence. Une collaboration qui incarne cette direction est mon travail en cours avec Misia. Ensemble, nous explorons comment le textile peut transformer la perception du mobilier collectible. Plutôt que d'introduire simplement de nouveaux tissus, cette collaboration m'encourage à repenser la douceur, le tactile et l'atmosphère, tout en restant fidèle à la clarté architecturale qui définit mon travail. Pour la suite, j'espère continuer à travailler à travers différentes disciplines créatives. Je ne vois pas de frontières strictes entre design collectible, architecture, art, artisanat ou espaces intérieurs. Ils s'enrichissent sans cesse, et je crois que le travail le plus significatif naît souvent là où ces mondes se croisent. Surtout, j'espère créer des pièces que l'on choisit de vivre pendant des décennies plutôt que des saisons. Des objets qui deviennent partie d'histoires familiales, d'espaces et de mémoires. La reconnaissance, les expositions et les collaborations sont naturellement gratifiantes, mais ce n'est pas le but final. Le plus beau compliment serait de savoir que quelqu'un a vécu longtemps avec l'une de mes pièces et découvre encore quelque chose de neuf à chaque rencontre. Pour moi, c'est cela, le vrai sens du design intemporel.

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